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[ extrait de la pièce "Vivre avec"]

 

Tes yeux me fixent, me

perquisitionnent, me demandent de

m’engager. Je ne peux pas rester là

juste pour regarder, c’est ce que tes

yeux disent. Et je regarde pourtant ce

spectacle, fasciné, époustouflé,

immobile, sans aucune possibilité

autre que celle de chialer (un temps

court) Ventre rond, Ventre gros,

Ventre lourd. Chair aux gerçures

bleutées de la nuit infini et sanguine,

saillante, sanglante! Ventre qui

trépigne, grogne, rugit, s’impatiente.

Ventre bosselé, contracté, gonflé,

bouffi jusqu’au rouge pourpre des

boursouflures. Il faut pousser.

Pousser! Poussons. Toi et moi, main

dans la main, poussons. Encore.

Encore. Qu’est-ce qui se passe au

fond de toi, quelle est cette chose qui

bouge au fond de ton ventre?

Combien de temps pour déplacer ce

mouvement intérieur abdominal qui

oscille vers la sortie, hors de ta niche

biologique, cette chose vivante qui

bouge et qui va respirer, sentir

grandir, s’amuser, découvrir, espérer,

cette chose que je ne connais pas

encore, que je connaîtrais,

j’apprendrai, tu m’apprendras? Tes

yeux me fixent et dégoulinent.

J’intériorise. Je flippe. Faut pas. Faut

que je décontracte. que je me

dégourdisse, que je me détende, que

je tisse des films, que je glisse sur le

spleen, faut que je sois zen, être un

rêve. C’est juste un ventre qui

s’ouvre par magie, un tour connu et

historique, un rien qui pousse, on fait

ça depuis la nuit des temps. Ne pas en

faire toute une crise. Faire le vide. Je

marche. Je cours. Je pense. Et je

m’épuise. Tes yeux me fixent mais ne

me voient plus, une lueur noire dans

un faubourg obscur. Je m’hyper

ventile. Je relativise. Qu’est-ce qui se

passe au fond de toi, quelle est cette

chose qui bouge au fond de ton

ventre? Tes yeux crevés me fixent,

mes mots te confirment ce que tes

oreilles non crevés veulent entendre:

je suis ton homme et ton mari.

Poussons, poussons, pousse !

Propulser la douleur avec lenteur,

lenteur. Impossible de faire

autrement, pas vrai? Je fais un petit

tour et je reviens vite, vite. Personne

ici, que des machines à café dans les

couloirs de l’urgence ou les doutes en

suspens échouent au fond des

gobelets ou au fond de la gorge. J’ai

soif. Je bois. Je bois en attendant.

J’attends donc. Quand on attend, on

fait. On fait. On fantasme. On fuit.

Non, Mon amour, je ne fuis pas, je

reviens, me revoilà, je suis là. Tu

saignes mon coeur? C’est ça la

Source? Force, souri, pousse ! Ventre

rond, Ventre lourd, ventre obèse,

recouvert de sang, de sueur et de

braise, ça coule, ça fuit, ça pisse, ici,

là, là dedans, là dedans et ici, et làbas,

partout, je sais plus, c’est quoi

ça? C’est quoi? Un sexe ou une

cicatrice? c’est là, par là, par ce trou,

il viendra par là, le monde dit-on,

c’est par ici qu’il vient, qui s’élance,

qu’il s’agite, hein, chérie, souffle,

souffle, respire, mes yeux te fixent

complètement, entièrement,

totalement Hou, tu m’entends? Je

t’aime. Hou! Tu m’entends? Parle! Cri.

Voilà. Cri. Encore. Encore un peu. Cri,

à vif, oui, vivant, oui, il le faut, il le

faut, il faut pousser, pousser, alors

poussons, ça va sortir, il va sortir,

notre enfant va sortir, souffle respire,

il va sortir. Ne pleure pas. Il pleut des

cascades de sang depuis toujours et

des cris mouillés mais c’est naturel,

naturel. Je suis là. T’as mal. J’ai mal.

J’ai plus mal. T’as mal? Ma main te

touche, j’entends, oui, je sais, je te

ressens, oui, tu as mal, oui, à l’infini,

oui, tes mots se déforment au sons de

ta détresse Qu’est-ce que je peux

faire face à la vie? Quelle est donc

cette étrange chose que tu couves? Ça

vit, ça vibre, ça vire, virevolte, ça se

révolte, ça s’étire! Ventre énorme,

ventre difforme, ventre humain, tout

se passe bien? Mes yeux te fixent, te

perquisitionnent, te cible: la bouche

de ton sexe hystérique se tort et

baille, oblique, pour pousser la vie, de

l’intérieur à l’extérieur. Quel prénom

lui a t on choisi? Tu plies, tu penches,

tu casses? Tu tangues, tu te tors, tu

te brises, c’est la victoire de

l’abandon: je vois son crâne ! Il va

bientôt ATERRIR. Continue mon

amour, un bout de toi s’extirpe, pour

se séparer de toi, à jamais. Cri, cri, la

nuit est élastique et ne se déchire pas

aux sons criards de la vie qui s’anime.

Cri, Il n’y a aucune raison d’avoir

peur. Je suis là. Revigoré. Je n’ai plus

peur. Pousse. Je suis à toi. Je suis à

vous (un temps court) Magnifique

toutes ses secondes qui

s’évanouissent, je le vois naître, je te

vois renaître. Nous sommes sain et

sauf. Il naît. Il naît. Il crie. Il naît il

naît. Il est né! C’est à moi! C’est à toi!

C’est à nous! Nous sommes ses

parents. Regarde: Ce petit bout de

chou qui bouge aux paupières close,

c’est à nous, c’est de nous, c’est ma

chair, c’est la tienne, c’est la nôtre, un

même et unique sang, écoute le: il

pleure, il crie, il baigne, bon sang,

chérie, il vit ! Il vit ! Il crie! C’est

extraordinaire !

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