You are currently browsing the monthly archive for juin 2008.
[ extrait de la pièce "Vivre avec"]
Tes yeux me fixent, me
perquisitionnent, me demandent de
m’engager. Je ne peux pas rester là
juste pour regarder, c’est ce que tes
yeux disent. Et je regarde pourtant ce
spectacle, fasciné, époustouflé,
immobile, sans aucune possibilité
autre que celle de chialer (un temps
court) Ventre rond, Ventre gros,
Ventre lourd. Chair aux gerçures
bleutées de la nuit infini et sanguine,
saillante, sanglante! Ventre qui
trépigne, grogne, rugit, s’impatiente.
Ventre bosselé, contracté, gonflé,
bouffi jusqu’au rouge pourpre des
boursouflures. Il faut pousser.
Pousser! Poussons. Toi et moi, main
dans la main, poussons. Encore.
Encore. Qu’est-ce qui se passe au
fond de toi, quelle est cette chose qui
bouge au fond de ton ventre?
Combien de temps pour déplacer ce
mouvement intérieur abdominal qui
oscille vers la sortie, hors de ta niche
biologique, cette chose vivante qui
bouge et qui va respirer, sentir
grandir, s’amuser, découvrir, espérer,
cette chose que je ne connais pas
encore, que je connaîtrais,
j’apprendrai, tu m’apprendras? Tes
yeux me fixent et dégoulinent.
J’intériorise. Je flippe. Faut pas. Faut
que je décontracte. que je me
dégourdisse, que je me détende, que
je tisse des films, que je glisse sur le
spleen, faut que je sois zen, être un
rêve. C’est juste un ventre qui
s’ouvre par magie, un tour connu et
historique, un rien qui pousse, on fait
ça depuis la nuit des temps. Ne pas en
faire toute une crise. Faire le vide. Je
marche. Je cours. Je pense. Et je
m’épuise. Tes yeux me fixent mais ne
me voient plus, une lueur noire dans
un faubourg obscur. Je m’hyper
ventile. Je relativise. Qu’est-ce qui se
passe au fond de toi, quelle est cette
chose qui bouge au fond de ton
ventre? Tes yeux crevés me fixent,
mes mots te confirment ce que tes
oreilles non crevés veulent entendre:
je suis ton homme et ton mari.
Poussons, poussons, pousse !
Propulser la douleur avec lenteur,
lenteur. Impossible de faire
autrement, pas vrai? Je fais un petit
tour et je reviens vite, vite. Personne
ici, que des machines à café dans les
couloirs de l’urgence ou les doutes en
suspens échouent au fond des
gobelets ou au fond de la gorge. J’ai
soif. Je bois. Je bois en attendant.
J’attends donc. Quand on attend, on
fait. On fait. On fantasme. On fuit.
Non, Mon amour, je ne fuis pas, je
reviens, me revoilà, je suis là. Tu
saignes mon coeur? C’est ça la
Source? Force, souri, pousse ! Ventre
rond, Ventre lourd, ventre obèse,
recouvert de sang, de sueur et de
braise, ça coule, ça fuit, ça pisse, ici,
là, là dedans, là dedans et ici, et làbas,
partout, je sais plus, c’est quoi
ça? C’est quoi? Un sexe ou une
cicatrice? c’est là, par là, par ce trou,
il viendra par là, le monde dit-on,
c’est par ici qu’il vient, qui s’élance,
qu’il s’agite, hein, chérie, souffle,
souffle, respire, mes yeux te fixent
complètement, entièrement,
totalement Hou, tu m’entends? Je
t’aime. Hou! Tu m’entends? Parle! Cri.
Voilà. Cri. Encore. Encore un peu. Cri,
à vif, oui, vivant, oui, il le faut, il le
faut, il faut pousser, pousser, alors
poussons, ça va sortir, il va sortir,
notre enfant va sortir, souffle respire,
il va sortir. Ne pleure pas. Il pleut des
cascades de sang depuis toujours et
des cris mouillés mais c’est naturel,
naturel. Je suis là. T’as mal. J’ai mal.
J’ai plus mal. T’as mal? Ma main te
touche, j’entends, oui, je sais, je te
ressens, oui, tu as mal, oui, à l’infini,
oui, tes mots se déforment au sons de
ta détresse Qu’est-ce que je peux
faire face à la vie? Quelle est donc
cette étrange chose que tu couves? Ça
vit, ça vibre, ça vire, virevolte, ça se
révolte, ça s’étire! Ventre énorme,
ventre difforme, ventre humain, tout
se passe bien? Mes yeux te fixent, te
perquisitionnent, te cible: la bouche
de ton sexe hystérique se tort et
baille, oblique, pour pousser la vie, de
l’intérieur à l’extérieur. Quel prénom
lui a t on choisi? Tu plies, tu penches,
tu casses? Tu tangues, tu te tors, tu
te brises, c’est la victoire de
l’abandon: je vois son crâne ! Il va
bientôt ATERRIR. Continue mon
amour, un bout de toi s’extirpe, pour
se séparer de toi, à jamais. Cri, cri, la
nuit est élastique et ne se déchire pas
aux sons criards de la vie qui s’anime.
Cri, Il n’y a aucune raison d’avoir
peur. Je suis là. Revigoré. Je n’ai plus
peur. Pousse. Je suis à toi. Je suis à
vous (un temps court) Magnifique
toutes ses secondes qui
s’évanouissent, je le vois naître, je te
vois renaître. Nous sommes sain et
sauf. Il naît. Il naît. Il crie. Il naît il
naît. Il est né! C’est à moi! C’est à toi!
C’est à nous! Nous sommes ses
parents. Regarde: Ce petit bout de
chou qui bouge aux paupières close,
c’est à nous, c’est de nous, c’est ma
chair, c’est la tienne, c’est la nôtre, un
même et unique sang, écoute le: il
pleure, il crie, il baigne, bon sang,
chérie, il vit ! Il vit ! Il crie! C’est
extraordinaire !
